Centre d'archives privées reconnu et subventionné par le Gouvernement de la Communauté française de Belgique Wallonie-Bruxelles
VIII. 1965-1979. Stabilisation. Stagnation. Érosion.

VIII. 1965-1979. STABILISATION. STAGNATION. ÉROSION.

 

Dans la mouvance de la « grande grève », le redressement du parti se vérifie notamment dans son apport au mouvement wallon devenu un mouvement de masse à dominante progressiste. Il insiste sur l'importance du couplage fédéralisme/réformes de structure (antimonopolistes, précise-t-il) et il fait une priorité du développement de la démocratie. Ainsi contribue-t-il à la réussite de la pétition wallonne en faveur du droit au référendum d'initiative populaire (D.R.I.P.) (34) qui recueille 650.000 signatures (1963). Mais le P.S.B. préfère sacrifier une part de son audience plutôt que de soutenir le M.P.W. qu'il finit par attaquer frontalement, surtout après la mort d'André Renard (1962). Le résultat est une quasi liquidation du mouvement après 1964, mais on assistera surtout, dès 1968, avec le fameux « Walen buiten » de Leuven, à un changement d'épicentre de la problématique communautaire. Le P.C.B., quant à lui, a recueilli le fruit de ses efforts aux élections communales de 1964 et législatives de 1965, mais lui aussi pâtira de ce changement d'épicentre, essentiellement au profit des antagonistes francophones de la Volksunie. Le R.W. et le F.D.F. le priveront, au scrutin de 1968, d'environ un quart des voix qu'il avait obtenues en 1965. Par la suite, toutefois, ses scores électoraux se stabiliseront, du moins en Wallonie : 5,82 % en 1971 ; 5,52 % en 1974 ; 5,39 % en 1977 et de nouveau 5,82 % en 1978. Il est vrai que cette stabilisation ressemble fort à une stagnation, d'autant plus que l'on constate une érosion des effectifs globaux du parti qui, de surcroît, avait dû renoncer à la publication du Drapeau Rouge quotidien (1966) (35). À cela s'ajoute le fait - primordial pour un parti dit « de Belgique » - qu'il n'a jamais réussi à décoller en Flandre, malgré plusieurs points d'appui solides (Anvers, Gand, Alost...) et la qualité des militants flamands dont les principaux ont toujours joué un rôle important à la direction du parti.

 

Reste qu'il y a stabilisation et que celle-ci ne s'explique pas uniquement par une activité militante qui reste soutenue et par un début de fédéralisation du parti qui intervient en 1973, alors que les partis traditionnels se disloquent les uns après les autres (P.S.C.-C.V.P. en 1968 ; P.L.P.-P.V.V. en 1971-72 ; P.S.B.-B.S.P. en 1978). La contestation de 1968 a créé, durant quelques années, un climat propice au dialogue dans les milieux culturels, la jeunesse universitaire, les mouvements d'éducation permanente, et les communistes en ont bénéficié là où ils y ont pris part. La stabilisation s'explique aussi par les répercussions multiples, favorables et défavorables, d'un contexte international qui a toujours revêtu une grande importance pour les communistes belges. Il en est de favorables, surtout dans les cinq premières années de la décennie : union de la gauche en France, compromis historique en Italie, révolution des œillets au Portugal, fin du franquisme, chute des colonels grecs, défaites des U.S.A. au Vietnam, acte final de la conférence d'Helsinki (36). Même le drame chilien provoque une émotion qui joue, un temps, en faveur du rapprochement entre progressistes. Mais, à l'inverse, le contexte international, c'est aussi, depuis le début des années 60, le divorce entre Moscou et Pékin, avec des répercussions en Belgique où Jacques Grippa crée son propre parti maoïste en 1963, que rejoint notamment Henri Glineur ; c'est l'éviction de Khrouchtchev (1964) et le passage de l'U.R.S.S. sous la coupe du brejnévisme, la dégradation des valeurs du socialisme dans l'ensemble des pays s'en réclamant, le choc majeur que constitue, en 1968, le gâchis tchécoslovaque, car il ne s'agit plus, cette fois, de réprimer militairement une contre-révolution caractérisée, mais bien d'étouffer une indéniable entreprise de rénovation démocratique du socialisme. Quant, une dizaine d'années plus tard, surgira l'imbroglio afghan, la boucle du discrédit est, en fait, d'ores et déjà bouclée.

 

La mise en rapport de ces deux ensembles de facteurs favorables et défavorables explique certainement, pour une part, la longue période de stabilisation/stagnation qu'a vécue le P.C.B. durant les années 70.

 

Les facteurs défavorables ont fini par éclipser les autres. On peut se demander pourquoi, car, dès avant-guerre, la politique soviétique avait présenté plus d'un aspect négatif (c'est le moins qu'on puisse dire) et cela n'avait pas empêché la progression du communisme. En 1961 encore, la construction du mur de Berlin avait suscité une grande émotion et cela n'avait pas empêché le P.C.B. de marquer des points. On a donc quelques raisons de penser que la stagnation des années 70 et le déclin rapide qui suivra ont eu aussi pour cause un changement d'état d'esprit dans les couches et les milieux sociaux où, comme les autres P.C. européens, il a toujours eu vocation de s'implanter. De ce point de vue, la grève de 1960-1961 semble bien avoir été non seulement la dernière grève générale du siècle, mais aussi le chant du cygne historique d'un prolétariat industriel dont les statistiques continuent de confirmer l'effilochement. Ce phénomène de type sociologique s'est reflété dans des divergences internes éprouvantes et récurrentes : celles qui eurent trait à l'internationalisme prolétarien, à la solidarité dite critique envers le « socialisme réalisé », à la politique des alliances, surtout quand, après l'appel de Léo Collard en faveur du front des progressistes (1er mai 1969), se posa la question de savoir si l'expérience de l'Union démocratique et progressiste (U.D.P.) amorcée à Cuesmes, à l'initiative du sénateur communiste René Noël, pouvait être généralisée ou non, et si oui comment. Encore faut-il préciser ici que l'appel en question fut loin d'être accueilli avec enthousiasme, sur le terrain, par les cadres du P.S.B. Quant au M.O.C., il ne réagit pas autrement, même si une frange non négligeable de chrétiens progressistes s'y montra sensible et se rallia à l'U.D.P., laquelle connut des succès notables mais qui restèrent locaux. Du côté communiste, les oppositions principales vinrent de la fédération liégeoise et de certaines sections du Borinage. Ajoutons que la solution de ces problèmes n'a évidemment pas été facilitée par la disparition prématurée de dirigeants en pleine possession de leurs moyens : René Beelen en 1966, Ernest Burnelle en 1968, Marc Drumaux en 1972 (lequel avait été à l'origine d'un débat très intéressant sur la notion de contre-pouvoir).

 

Il serait d'ailleurs injuste de minimiser les efforts accomplis avec eux et ensuite avec Louis Van Geyt, successeur de Marc Drumaux, pour essayer d'aller de l'avant, parfois avec des moyens nouveaux comme la Fondation J. Jacquemotte et la revue Cahiers marxistes (37) qui avaient été mises sur pied par Claude Renard dans les années 60 (côté flamand, Masereel Fonds et Vlaams Marxistisch Tijdschrift). En fait, ces efforts n'ont jamais été interrompus depuis le « coup d'envoi » du XIème congrès.

 

Le parti avait cessé de s'autoproclamer statutairement « parti d'avant-garde » dès le début des années 1960. René Beelen défendit vivement cette suppression, attitude que l'on rapprochera d'une proposition qu'il fit vers la même époque : l'adhésion du P.C.B. à l'Action commune, proposition dans laquelle on reconnaît une trace de l'héritage politique de Joseph Jacquemotte.

Au XIXème congrès (novembre 68), la position adoptée par le Bureau politique et le Comité central concernant la Tchécoslovaquie fut approuvée majoritairement en même temps qu'un projet politique traçant les perspectives d'une voie belge et démocratique vers le socialisme. On notera à ce propos que le XIème congrès avait rompu, dès 1954, avec la notion de dictature du prolétariat et que, par la suite, le parti ne cessa d'exprimer son désaccord avec la persécution des « dissidents », de Daniel et Siniavski à Sakharov en passant par Soljénitsyne. Tout cela relève indéniablement de ce qu'on appellera l'eurocommunisme (quelle qu'ait pu être l'importance des oppositions internes à ce concept).

 

Le P.C.B. fut le premier à réclamer l'élection directe des Parlements régionaux. Sur le plan social, il appuya la grève, très dure, des mineurs de Zwartberg (Limbourg) contre la fermeture de leur charbonnage et celle des femmes à la F.N. sur le thème « A travail égal, salaire égal » (1966). En 1967, il joua un rôle particulièrement actif, avec Marcel Couteau, dans la bataille d'Anglo-Germain que son personnel occupait - une première - pour s'opposer à la fermeture de l'entreprise. On le retrouve plus tard, dans la campagne pour les 36 heures, notamment à Liège, d'où elle avait démarré, et aux A.C.E.C. de Charleroi. En 1973, il apporta son soutien au mouvement de solidarité qui s'organisa en faveur du médecin communiste Willy Peers, gynécologue emprisonné parce que pratiquant ouvertement l'I.V.G. en vue d'obtenir sa légalisation. Revendication qui s'inscrivait dans le cadre général de l'action pour les droits de la femme, dont on avait pu constater le renforcement, surtout depuis 1968.

 

Enfin, le P.C.B. appuya sans réserve les grandes manifestations qui se succédèrent alors contre la course aux armements, en particulier contre les euromissiles, mettant l'accent, pour sa part, sur l'exigence d'une réduction simultanée des armements et d'une dissolution simultanée des deux blocs militaires. Sur le plan de la défense de la paix, le P.C.B. privilégiait une politique d'ouverture dans laquelle s'illustrèrent des personnalités comme Rosy Holender qui anima longtemps l'Union belge pour la défense de la paix (U.B.D.P.).

 

Mais ces efforts ne donnèrent lieu à aucun renforcement du P.C.B.


 (34) Le texte de cette pétition avait été rédigé par François Perin et Jean Terfve. Il visait à subordonner l'adaptation des sièges parlementaires, favorable à la Flandre, à l'obtention de ce droit.

 (35) De Rode Vaan avait cessé d'être quotidien au début des années 50.

 (36) L'acte final de la Conférence d'Helsinki (août 1975) comportait des décisions favorables au développement de la coopération internationale ainsi qu'au respect des droits de l'homme et du citoyen.

 (37) Le premier rédacteur en chef des Cahiers marxistes fut Augustin Duchâteau, en 1969, relayé en 1974 par Rosine Lewin à laquelle on doit la vitalité de cette publication qu'elle dirigea pendant quinze années. En 1989, Pierre Gillis et Michel Godard prirent la relève.