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VII. Du XIème Congrès à la grande grève de 60-61.

VII. DU XIème CONGRÈS À LA « GRANDE GRÈVE » DE 60-61.

 

Il n'y a aucun rapport entre les changements qui commencent à s'opérer à la tête du P.C.U.S., après la mort de Staline (mai 1953) et la volonté de rénovation qui se manifeste dans les rangs du P.C.B. Cette volonté naît de l'expérience douloureuse vécue par des hommes et des femmes qui, sur le terrain, ont joué un rôle déterminant dans les luttes, en particulier celles de 1950 et 1952, et qui, in fine, se sont retrouvés sur un banc de sable. Il ne s'agit d'ailleurs pas d'une volonté unanime, mais elle est assez forte pour l'emporter lorsque le XIème congrès du parti siège à Vilvorde en décembre 1954. Ce congrès marque un tournant, en ce sens qu'il renoue avec l'esprit de 1935 (sans que la plupart des congressistes en aient conscience) et qu'il l'adapte à une situation nouvelle dont la moindre caractéristique ne sera pas la fin d'un stalinisme « pur et dur ». Et c'est à ce niveau que le XXème congrès du P.C.U.S., tenu en février 1956, interférera positivement avec la nouvelle ligne que s'est tracée le P.C.B. Certes, le changement ne se fera pas sans difficultés. Il y aura beaucoup de chocs. Bien des militants n'ont pas oublié ce que le parti doit à des dirigeants comme Lalmand, Terfve et d'autres qui l'ont porté à bout de bras lors du désastre de 1943. Aussi est-ce avec une vive satisfaction que l'on accueille J. Terfve quand, après réflexion, il se rallie à la nouvelle orientation du parti, qu'il contribue d'ailleurs à affiner dès le congrès de Gand (1957). Il y a aussi un nouveau choc électoral. Aux élections législatives de 1958, le parti n'a plus que deux élus à la Chambre, mais, cette fois, le sentiment qui prévaut après l'échec est qu'il faudra du temps et de la persévérance pour que les choix du XIème congrès commencent à porter leurs fruits. Choc encore plus dur : celui qui résulte du XXème congrès du P.C.U.S. (février 1956), car l'image que la plupart des militants ont gardée de Staline reste celle, outrageusement idéalisée, du bâtisseur du premier État socialiste du monde et surtout du vainqueur de Stalingrad. Et pourtant, dans une large mesure grâce à l'esprit du XXème congrès, ce choc-là aussi s'avère salutaire. Il permettra au P.C.B. de se positionner plus aisément (ou moins difficilement) par rapport à une série de secousses graves qui, en octobre-novembre 1956, mettent en évidence méfaits et séquelles du stalinisme dans des pays comme la Pologne et la Hongrie. C'est surtout en Hongrie que la situation se révèle dramatique ; elle l'est au point de provoquer une intervention militaire soviétique. Pour le P.C.B., cette intervention se justifie dans la mesure où l'opposition démocratique hongroise a été débordée par des forces contre-révolutionnaires, mais si cela s'est produit, c'est justement parce que le pouvoir avait obstrué les voies d'un renouveau du régime. Il convient par ailleurs de mettre cette vision des choses en rapport avec un autre événement retentissant et simultané : l'attaque anglo-franco-israélienne contre l'Égypte à la suite de la nationalisation du canal de Suez. La lutte anti-impérialiste ne se fragmente pas. Elle se fragmente même si peu que, très vite, le parti va devoir prendre ses responsabilités à l'occasion des troubles qui menacent « notre » Congo dès janvier 1959 et qui aboutit à la proclamation de son indépendance en juin 1960. Patrice Lumumba sera aidé par le P.C.B. et, en particulier, par Jean Terfve et Albert De Coninck qui se rendent sur place (29).

 

Sur le plan de la politique intérieure, après l'affaire royale et la question du service militaire, les années 50 sont surtout marquées par la guerre scolaire (1954-1955), dans laquelle le P.C.B. soutient les positions de la laïcité, et par un congrès extraordinaire de la F.G.T.B., tenu les 30 et 31 octobre 1954, qui devait déboucher, en 1956, sur la publication d'un document-programme, « Holdings et démocratie économique ». Ce programme inspiré par la gauche syndicale et, en particulier par André Renard, est axé sur ce qu'on appellera les réformes de structure et est dicté à ses auteurs par les signes évidents du déclin économique de la Wallonie (30). On peut le résumer en trois points :

  • mise sous statut public du secteur de l'énergie ;
  • planification souple de l'économie en vue d'orienter les investissements ;
  • contrôle des groupes financiers.

C'est donc une sérieuse avancée, mais encore faut-il tenir compte du fait que ce programme aurait subi le sort d'une belle barque échouée si le flux des grèves de 60-61 ne l'avait mis temporairement à flot (31).

 

La nouvelle direction du P.C.B. est maintenant composée de militants qui ont été les principaux acteurs du tournant de 1954 ou qui se sont inscrits rapidement dans la nouvelle orientation du parti : Ernest Burnelle, secrétaire national et futur président (août 1961), René Beelen et Gérard Van Moerkerke, autres membres du secrétariat élu à Vilvorde, Frans Van den Branden, ex-« meneur » des dockers anversois, Robert Dussart, syndicaliste en vue à Charleroi, de vieux routiers comme Jean Blume, Albert De Coninck, Augustin Duchâteau, Georges Glineur, Jean Terfve. De nouvelles figures, du moins à ce niveau, apparaîtront au cours des années 60 et 70 : Urbain Coussement, Marc Drumaux, Jan Debrouwere, Marcel Levaux, Jacques Moins, Jacques Nagels, Claude Renard, Jef Turf, Louis Van Geyt.

 

En 1960, d'importantes forces de gauche sont donc disponibles pour contrer la « loi unique » que le gouvernement P.S.C.-libéral veut imposer au pays, loi-programme d'austérité contenant un ensemble de dispositions fiscales, sociales et économiques applicables par arrêtés d'exécution. Seul manque à l'appel des opposants un syndicalisme chrétien qui n'a pas encore pris sa place au sein de la gauche (comme il le fera un peu plus tard avec l'ensemble du M.O.C.), mais qui ne sera pas suivi pour autant par l'ensemble de ses syndiqués.

 

La grève démarre le 20 décembre à Bruxelles, à l'initiative du secteur Communaux-Provinciaux de la C.G.S.P., et dans l'industrie, à partir d'assemblées ouvrières tenues aux A.C.E.C. de Charleroi, à Cockerill-Ougrée et sur les docks d'Anvers. À son stade le plus élevé, elle a vraisemblablement frôlé le demi-million de participants.

 

Comme l'a écrit René Deprez : « Les communistes furent parmi les plus actifs (...) tout au long de la phase préliminaire, pour inciter les organisations syndicales et le P.S.B. à adopter le mot d'ordre de grève générale le premier jour du débat parlementaire » (32).

 

Il est fréquent dans l'histoire sociale de la Belgique que les grandes grèves politiques n'obtiennent que des demi-victoires, selon l'expression de Vandervelde en 1913. Dernière du siècle, celle de 1960-61 ne fera pas exception et pour le même motif que bien d'autres : le P.S.B. soutient le mouvement, mais seulement dans les limites étroites du parlementarisme. En l'occurrence, il refuse aux grévistes l'ouverture du « second front » réclamé par André Renard, c'est-à-dire la démission de son groupe parlementaire, acte qui aurait permis de porter le débat sur la loi « unique » directement devant l'opinion. De ce fait, l'initiative repasse du côté de la majorité en place, tandis que la grève se termine de façon ordonnée, - ce qui était un des principaux soucis de René Beelen. Des élections auront lieu en mars et déboucheront sur l'entrée du P.S.B. au gouvernement au côté du P.S.C. Comme l'écrit José Gotovitch, « le retournement opéré par les dirigeants socialistes, qui avalisent notamment la mise au point de lois pour le maintien de l'ordre, déclenche une fronde de gauche au sein du P.S.B. et porte en avant le P.C.B. » (33). Pour la première fois depuis des lustres, celui-ci voit ses effectifs grimper régulièrement : de 1959 à 1965, il passe de 11.345 à 14.320 membres. Aux élections de 1961, le P.C.B. récupère les sièges perdus en 1958 et, à celles de 1965, il obtient six élus, dont un allié à Bruxelles, avec près de 10 % des voix en Wallonie. (Il n'empêche qu'on espérait mieux...).

 

Mais la grève de 60-61 apporte une nouvelle donne dans la vie politique du pays. On l'a vu : parmi les origines des projets de réformes de structure économiques et financières, il y a la prise de conscience du déclin industriel de la Wallonie qui s'est précipité avec les fermetures de charbonnages imposées par la C.E.C.A. et la crise de la sidérurgie. Cette préoccupation va prendre de plus en plus de place dans la bataille, jusqu'à substituer partiellement la revendication du fédéralisme au rejet de la loi « unique » quand il devient clair que ce dernier objectif ne pourra être atteint. De là la naissance, à l'initiative d'André Renard, du Mouvement populaire wallon (M.P.W.), en avril 1961. Tout en insistant sur la nécessité de continuer le combat contre la loi « unique », les communistes en seront, notamment avec Jean Terfve et Théo Dejace, député de Liège, qui avait toujours été proche du mouvement « Wallonie libre », même au début des années 50, quand le P.C.B. s'était écarté explicitement des positions fédéralistes qu'il avait adoptées avant-guerre.


 (29) Malheureusement, Lumumba ne les a pas écoutés quand ils voulurent le rendre attentif au danger que représentait Mobutu (qu'il tenait pour « un frère noir »).

 (30) Dans le secteur du matériel roulant, par exemple, l'emploi passe de 17.787 en 1948 à 7.308 en 1955.

 (31) Jacques Yerna. « Réformes de structure et contrôle ouvrier : utopies ou réalités ? », in : Cahiers marxistes, Bruxelles : Free, janv. 1991, n° 177, pp. 78-79.

 (32) René Deprez. La grande grève (décembre 1960-janvier 1961) : ses origines, son déroulement, ses leçons. Bruxelles : FJJ, 1962, p. 109.

 (33) José Gotovitch, op. cit., p. 33.