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VI. De l'apothéose - 1944/45 - au constat d'échec (1954).

VI. DE L'APOTHÉOSE - 1944/45 - AU CONSTAT D'ÉCHEC (1954).

 

La Libération constitue une apothéose pour le P.C.B. qui s'attribue 100.000 membres (en réalité, environ 88.000) et se proclame le « parti des fusillés », ce qui n'est guère engageant du point de vue de la propagande, mais correspond néanmoins à une réalité. Ses pertes ont été énormes et ont aussi affecté ses cadres intermédiaires.

Une nouvelle direction a pris les rênes après la rafle de juillet 43, avec des hommes comme Edgar Lalmand, nouveau secrétaire général, et Jean Terfve. Elle a fait preuve d'un exceptionnel sang-froid, mais se trouve à la tête d'un parti dont la base a presque décuplé en quelques mois, alors que les responsables fédéraux et locaux, dans la plupart des cas, n'ont aucune expérience politique. Et l'on en dira autant des militants des syndicats « uniques » issus des comités de lutte syndicale (C.L.S). Quand des responsables plus expérimentés - ceux qui ont survécu - reviendront des camps nazis, trop de difficultés se dresseront devant eux. Or, pour la première fois dans son histoire, le P.C.B. est en état de devenir un parti gouvernemental. Mais dans quelles conditions ? Le programme de « rénovation » du pays qu'il a élaboré est un authentique programme progressiste, mais sa réalisation implique une mobilisation populaire qui, dès novembre-décembre 1944, se heurtera à un barrage dont le commandement des troupes britanniques ne sera pas le moindre élément dissuasif. Le Front de l'Indépendance, dont font partie beaucoup de libéraux et de démocrates chrétiens, y perd de sa crédibilité et son principal porte-parole, Fernand Demany, finira par rompre avec le parti.

 

Dans deux gouvernements successifs, des communistes exerceront des fonctions ministérielles entre 1944 et 1947. Il s'agit principalement de Lalmand au Ravitaillement, de Terfve à la Reconstruction, de Borremans aux Travaux publics et de Marteaux à la Santé publique. Rien ne permet de mettre en cause la qualité de leur travail, au contraire. Pour ne citer qu'un exemple, on dira de l'œuvre du ministre Marteaux qu'elle « fut féconde, bien que ses successeurs n'aient pas utilisé toutes les armes qu'il avait forgées » et que « toutes ses initiatives ont été élaborées selon une conception d'ensemble, aux proportions vastes et mûrement coordonnées » (26).

Dans les critiques qui, plus tard et au sein même du parti, furent exprimées à propos de la participation communiste au gouvernement, on relève un reproche certainement fondé : pourquoi avoir ainsi monopolisé les portefeuilles les plus ingrats, surtout le ravitaillement et la reconstruction, en laissant à d'autres le bénéfice de réformes populaires, telles la Sécurité sociale ?

 

En fait, on avait vu se répéter un scénario très proche de celui d'après 1918. Le nouveau Parti socialiste qui avait refusé de s'associer au Front de l'Indépendance, après sa reconstitution fin 1941, avait été l'un des principaux artisans de ce scénario préparé de longue main. Selon J. Gotovitch, il s'entend avec le patronat et les syndicats traditionnels pour verrouiller la sortie du conflit au moyen d'un compromis sur le régime économique et social du demi-siècle à venir (27). Ce fut aussi dans cet esprit que les premières élections législatives de l'après-guerre furent retardées jusqu'à février 1946. Sans doute le P.C.B. y augmenta-t-il son nombre de voix (12 %) dans les bassins industriels wallons et à Bruxelles, et d'élus (23 députés), mais ces résultats furent loin de correspondre aux espérances, surtout en Flandre (un peu plus de 5 % des voix). Aussi la rupture de mars 1947 n'eut-elle rien d'une surprise. Son motif immédiat avait été le refus opposé par les ministres communistes à l'augmentation du prix du charbon, mais leur démission (d'ailleurs souhaitée à la base) avait maintenant pour contexte - et c'était un contexte mondial - les débuts de la guerre froide, un net durcissement de la confrontation Est-Ouest. De là, le rejet du plan Marshall par les P.C. qui voyaient en lui un plan de restauration de la puissance du capitalisme en Europe occidentale, mais qui n'en suscitait pas moins de grandes espérances dans une population qui souhaitait la fin rapide des privations.

 

Les rêves de 1944-45 prenaient fin pour toujours. Mais, rétrospectivement, il ne s'ensuit pas que les luttes menées sous leur impulsion devraient être tenues pour vaines, car elles ont concouru à rendre possibles de nouvelles et importantes avancées sociales, à commencer par la Sécurité sociale, la création des conseils d'entreprise, etc. De même, on aurait tort de perdre de vue que la fondation de la F.G.T.B., en 1945, correspondit à un des principaux objectifs que s'était tracé Joseph Jacquemotte ; et n'y change rien le fait que, quatre ans plus tard, le P.S.B. allait pouvoir la contrôler de plus près grâce à l'Action commune.

 

Dominée, d'une part, par les tensions que la guerre froide ne cesse d'engendrer à l'initiative de l'impérialisme américain et, d'autre part - Staline s'y employant -, par l'effacement progressif des promesses que les démocraties populaires avaient fait naître à l'origine, la suite des événements pousse le P.C.B. dans les ornières du sectarisme (28). Un sectarisme qui contribue fortement à la chute rapide de son influence même si des moments d'émotion, tel celui qui suivit l'assassinat de Julien Lahaut (août 1950), lui valurent quelques « bains de foule ». De 1946 à 1954, il passe de 23 à 4 députés et ses effectifs fondent malgré un niveau de militantisme qui reste très élevé, comme on le constate à l'occasion de l'appel de Stockholm (1950) ainsi que dans les mouvements de grèves de 1950 (affaire royale), 1952 (contre les 24 mois de service militaire) et aussi lors de la grève des mineurs borains de 1954 qui sera le dernier combat et le dernier succès du S.U. des Mineurs (lequel, à l'instar de celui de la Pierre, ne s'était pas intégré à la F.G.T.B. en 1945). Ce dynamisme tient en partie à l'esprit internationaliste des militants qui ressentent comme des succès de leur mouvement les événements de Prague, en 1948, et de Chine, en 1949. Il se traduit aussi par la participation active de militantes communistes à la création, en 1949, du Rassemblement des femmes pour la paix. En 1952, la Jeunesse populaire de Belgique (qui regroupait les jeunes communistes depuis 1946) se montra particulièrement active dans la grève contre les 24 mois de service militaire.

Mais les leçons de 1935 ont été oubliées. À partir de positions de principe parfaitement fondées, comme à propos de la république ou de la durée du service militaire, on lance des mots d'ordre de lutte qui ne tiennent pas compte des rapports de force, alors que leur évaluation correcte est une des clés de la pratique marxiste ; au lieu de critiquer l'opportunisme du P.S.B. en fonction de la lutte contre l'adversaire principal, en l'occurrence la droite, on se comporte comme si l'adversaire principal était le P.S.B. lui-même ; on exclut à tort et à travers des « déviationnistes » réels ou supposés au nom d'une conception étriquée du centralisme démocratique.

 

Tout cela finit par créer un grand malaise dans les rangs du parti. Mais c'est la nouvelle défaite aux élections législatives de 1954 qui fit déborder le vase.


(26) Raoul D'Hoedt. « A propos d'une commémoration. L'activité d'Albert Marteaux, ministre de la Santé publique », in : Bulletin mensuel de l'Union des Anciens étudiants de l'Université Libre de Bruxelles, Bruxelles : UAE, septembre 1960, n° 27, p. 9. Cité par Jacques Lemaître, « Au ministère de la santé publique », in : Cahiers marxistes, Bruxelles : Free, oct.-nov. 1999, n° 213, p. 275.

(27) José Gotovitch, op. cit., p. 27.

(28) Parmi les erreurs commises, on évoque souvent au moins deux discours dans lesquels Edgar Lalmand reprit à son compte une déclaration de Maurice Thorez selon laquelle les troupes soviétiques seraient accueillies en libératrices au cas où les Etats-Unis déclencheraient un conflit, déclaration probablement inspirée par le Cominform (Bureau d'information des partis communistes - 1947 à 1956), à une époque où le leader français estimait lui-même que la paix ne tenait plus "qu'à un fil". On peut toutefois penser qu'à un moment donné, Edgar Lalmand, soit éprouva quelques hésitations, soit - plus vraisemblablement - estima qu'il en avait assez dit sur le sujet. En effet, une nouvelle déclaration en ce sens lui ayant été prêtée, cette fois à tort, dans les colonnes du Drapeau rouge, le journaliste concerné fit l'objet de remontrances.