V. DE LA « DRÔLE DE GUERRE » À LA LIBÉRATION. 1938-1945.
Aussi paradoxal que cela puisse paraître, alors que les communistes entendaient lutter « contre la liquidation des libertés bourgeoises », les gouvernements en principe les plus épris desdites libertés (l'un d'eux étant même issu du Front populaire !) laissèrent les mains libres à Franco pour étrangler la République espagnole (1936-1939). Cette politique de non-intervention relevait de la même politique de renoncement qui allait conduire aux accords de Munich, livrant la Tchécoslovaquie au IIIème Reich (fin septembre 1938). Les conséquences ne se firent pas attendre. Le séisme munichois eut pour première réplique, l'année suivante, le pacte de non-agression germano-soviétique. Quant à la Belgique, elle avait approuvé Munich tout comme la non-intervention, se réfugiant ainsi dans une politique de neutralité qui était une autre manière de refuser les accords de sécurité collective que l'Union soviétique avait proposés jusque-là aux démocraties occidentales.
Sur le plan de l'argumentation politique, cette période se caractérise par une extraordinaire confusion, comme l'indique déjà ce qui précède. En Belgique, Léopold III croyait se montrer fidèle aux leçons que son père lui avait données, durant la guerre précédente, en gardant les mains libres à l'égard d'alliés sans scrupules. Son ministre des affaires étrangères, P.H. Spaak, déclarait : « Je refuse d'admettre l'idée que la prochaine guerre sera celle du fascisme contre la démocratie (...). Une fois de plus, ce seront les impérialismes qui se heurteront. La démocratie n'a rien à faire là-dedans ». Et il évoquait, parmi d'autres, le cas de la Pologne (22). Il est vrai que ce pays n'hésita pas à prendre part au dépeçage de la Tchécoslovaquie, de concert avec l'Allemagne et la Hongrie horthyste. Les communistes, eux, soutinrent vigoureusement la République espagnole, menèrent campagne sur le thème « Non, Munich n'a pas sauvé la paix » et, dans un premier temps, ils analysèrent avec sérieux les raisons du pacte germano-soviétique, mais, par la suite, la confusion générale les atteignit à leur tour : la guerre était une guerre impérialiste et le slogan qui s'imposait était « Ni Londres ni Berlin », retour en arrière que Léopold III et Spaak avaient déjà opéré d'une autre manière et dans une autre optique. À certains égards, on pourrait d'ailleurs en dire autant de Staline : en concluant le pacte d'août 1939 avec Hitler, il posait un acte que lui dictaient les circonstances, en même temps qu'il se saisissait d'une occasion de récupérer des territoires perdus entre 1918 et 1921. Mais il nourrissait aussi une illusion coûteuse en s'imaginant que les rivalités inter-impérialistes finiraient, à ce stade, par l'emporter sur l'antisoviétisme. Ainsi la « drôle de guerre », alors imminente, eut-elle un prélude à sa mesure.
Malgré son isolement politique, le P.C.B. avait pourtant réussi à stabiliser sa cohésion interne et son électorat. Aux élections législatives de 1939, il conserva ses neuf sièges à la Chambre avec une perte de voix limitée à 0,70 %. Il y eut bien quelques défections parmi ses militants, mais - sérieuse contrepartie - ce fut aussi cette année-là que le rejoignit le docteur Marteaux, éminente personnalité socialiste, à la suite de la reconnaissance du gouvernement franquiste par le gouvernement belge.
La disparition de Joseph Jacquemotte avait amené à la tête du parti un des députés élus en 1936, Xavier Relecom, ancien secrétaire du Secours rouge. Le 5 septembre 1939, celui-ci avait pris la parole à la Chambre pour déclarer que la guerre qui commençait était la conséquence de la politique hitlérienne, que la Pologne était en droit de se défendre et que, si l'on en était arrivé là, la responsabilité en incombait à la politique de capitulation des puissances occidentales. L'abandon temporaire de ce langage sous la pression du Komintern constitua une grave erreur dont la correction ne s'esquissa qu'après l'invasion allemande.
Certes, on peut estimer que la Seconde guerre mondiale présenta des aspects de guerre impérialiste du côté des alliés aussi. Le but de guerre de Churchill (qui avait soutenu Mussolini à ses débuts) était avant tout la sauvegarde d'un empire britannique aussi vénérable que repu et ce fut à cette fin qu'il combattit également le nazisme, celui-ci étant devenu l'expression exacerbée d'un impérialisme allemand en quête d' « espace vital » autant que de revanche. Reste que la nature même du nazisme (et du fascisme en général) fit objectivement de cette guerre, dès l'origine, une guerre de libération. Staline lui-même finit par le reconnaître, à sa manière : comme s'il l'avait toujours dit !
Vers la fin de la « drôle de guerre » et le 10 mai 1940, les autorités belges firent procéder à l'arrestation d'une série de militants communistes qui furent expédiés et internés en France aux côtés de divers individus que, par la suite, on appellerait des « inciviques ». Puis, les combats terminés, des contacts furent renoués peu à peu au cours des premiers mois de l'occupation. En juin 1940, il y eut des tentatives de faire reparaître des journaux communistes. L'occupant les voua à l'échec, sauf en ce qui concerne l'hebdomadaire culturel flamand Ulenspiegel qui devait d'ailleurs échapper à ses fondateurs. Le Comité central du P.C.B., réuni en janvier 1941, fit donc paraître clandestinement Le Drapeau Rouge qui remplaça La Voix du Peuple (23), et De Rode Vaan. Si le renvoi dos à dos de Londres et Berlin y était toujours de mise, on y trouvait également une critique sévère de « ces messieurs de 'l'Ordre nouveau' » (n°1, février 1941) et un article proclamant que « contre le national-socialisme, agent du grand capital, la lutte pour le socialisme continue » (n°2, mars 1941) (24). À la même époque, le P.C.B. essaiera en outre, sans grand succès, d'occuper le terrain laissé ouvert par la dissolution du P.O.B., dont le président, Henri De Man, était passé à la collaboration et se disposait à fonder l'Union des travailleurs manuels et intellectuels (U.T.M.I.), syndicat toléré par les nazis.
Selon José Gotovitch, le Comité central de janvier 1941 prit des positions annonciatrices d'un tournant. Sa résolution, écrit-il, « admet le caractère patriotique de la résistance développée par certaines couches de la bourgeoisie anglophile et met en évidence la nécessité de créer un mouvement parallèle pour éviter que la classe ouvrière ne se mette à sa remorque. La voie est tracée, mais non encore dégagée pour la mise sur pied du Front de l'Indépendance contre l'ennemi commun et exclusif, l'occupant. » Et de préciser :
« La grande grève des mineurs et des métallurgistes de mai 1941 marquera la réinsertion du parti dans la réalité sociale. Son rôle de catalyseur et d'organisateur du mouvement lui vaudra de supplanter les anciens délégués syndicaux socialistes dans de nombreuses entreprises wallonnes. »
Après le 22 juin 1941 (qui voit l'arrestation de nombreux communistes, dont Julien Lahaut), « le P.C.B. trouve enfin des interlocuteurs pour bâtir l'alliance proposée, en même temps qu'il se lance dans l'action armée (...) Comme partout en Europe, le P.C. s'identifie bientôt à ce combat exclusif et (...) il se renforce pour dépasser, dans la clandestinité, le nombre d'adhérents jamais atteint au cours de son existence : fin 1943, il compte plus de 11.000 membres. Mais, au-delà, il rassemble au sein du Front de l'Indépendance, qu'il a lancé, doté, organisé et qu'il encadre, la force la plus importante de la résistance populaire. Sa légitimation par le gouvernement belge de Londres, qui annule l'isolement officiel de 1939, a comme corollaire la reconnaissance de l'autorité de ce dernier » (25). Sur un autre plan, les communistes ont réussi à renforcer leur influence dans de nombreuses entreprises grâce à la création de Comités de lutte syndicale (C.L.S.), amorce des futurs Syndicats « uniques ».
On notera enfin que la lutte armée (sabotages, attentats contre les collaborateurs, etc.), avant même de prendre forme avec la création des Partisans armés (P.A.), eut d'autant plus d'efficacité qu'elle compta parmi ses initiateurs des hommes de terrain comme Raoul Baligand, ex-capitaine des Brigades internationales. Cette action coûta très cher en vies humaines, sans parler des souffrances subies par les rescapés. Les pertes furent particulièrement lourdes en juillet 1943, quand la police allemande réussit un coup de filet qui envoya dans les camps de concentration ou sous le feu des pelotons d'exécution une centaine de cadres du parti, parmi lesquels nombre de ses dirigeants et membres de l'état-major des Partisans. On comptait parmi eux Xavier Relecom, Joseph Leemans, Georges Van den Boom, ainsi que Pierre Joye, chef de file des Partisans armés, et Jacques Grippa, chef d'état-major. D'autres dirigeants importants avaient déjà été arrêtés au printemps de la même année, et parmi eux, Constant Colin, en avril. Un mois plus tôt, l'aile flamande du parti avait été durement touchée par l'arrestation de plusieurs de ses leaders, dont Jef Van Extergem qui perdit la vie en Allemagne, tout comme Colin. Mais, on l'a vu, malgré ces lourdes pertes, le parti ne cessa de se renforcer jusqu'à la Libération.
(22) Paul-Henri Spaak. Pour la paix : discours prononcé [...] au Conseil général du Parti ouvrier belge, le 23 février 1938. Bruxelles ; Paris : Labor, 1938, pp. 16-17.
(23) Le Drapeau Rouge fut mis sur pied par un jeune membre du Bureau politique, Pierre Bosson, arrêté en 1941 et mort en déportation.
(24) Le Drapeau Rouge clandestin : pages glorieuses du Parti communiste de Belgique. Bruxelles : Fondation Joseph Jacquemotte, 1971.
(25) José Gotovitch, op .cit., p. 27.