Centre d'archives privées reconnu et subventionné par le Gouvernement de la Communauté française de Belgique Wallonie-Bruxelles
I. Racines historiques. La gauche du P.O.B. avant 1914.

I. RACINES HISTORIQUES. LA GAUCHE DU P.O.B. AVANT 1914.

 

En tant qu'organisation, le Parti ouvrier belge fondé en 1885 avait pour caractéristique - et il la conservera, pour l'essentiel, jusqu'en 1945 - de n'être que la façade d'un vaste regroupement d'associations ouvrières diverses, coopératives (longtemps les plus représentatives), syndicats, mutualités, etc., formant un conglomérat au sein duquel, du moins à l'origine, les ligues (sections) locales seules étaient spécifiquement politiques.

 

La puissance des coopératives ne s'expliquait pas seulement par leur réelle utilité. Pour Edouard Anseele, un des principaux dirigeants du P.O.B., "la coopération tisse(rait) le linceul du capitalisme." Quant à Emile Vandervelde, tenant de ce qu'on a appelé le réformisme gradualiste, il estimait que la conquête du suffrage universel permettrait à une future majorité parlementaire de gauche de réformer progressivement la société dans les sens du collectivisme.

 

Pour être compris de nos jours, ces points de vue doivent être resitués dans le contexte des idées alors répandues dans les milieux de gauche. Sur le plan théorique, le P.O.B. s'était donné en 1893-1894 une charte, la Charte ou Déclaration de Quaregnon, qui n'était certes pas sans mérite dans la mesure où elle bénéficia de l'expérience de personnalités comme César De Paepe, lequel avait fait ses premières armes sous l'égide de l'Association Internationale des Travailleurs (1864-1872) dont Marx avait rédigé la Déclaration inaugurale. Mais elle affichait un net retard par rapport aux positions les plus avancées qui se dessinaient alors au sein de la IIème Internationale fondée en 1889, notamment le programme d'Erfurt de la social-démocratie allemande (1891). En 1898, Vandervelde et Destrée expliquèrent que les conceptions collectivistes qui se trouvaient à la base de la Charte de Quaregnon constituaient une synthèse du Manifeste communiste de Marx, des expériences britanniques en matière de coopération (self help) et des tendances idéalistes du socialisme français (1).

 

Avec le développement rapide du prolétariat industriel, surtout en Wallonie, le mouvement syndical prit de plus en plus de poids dans le parti qui contribua d'ailleurs à lui assurer une certaine cohésion sur le plan interprofessionnel. Cela permit à la classe ouvrière de passer du stade des révoltes (1886) à des formes de lutte efficaces, en particulier la grève générale. C'est ainsi que la grève générale de 1893 déboucha sur la conquête du droit de vote pour les hommes (dans les conditions du vote censitaire) et peu après, sur l'élection de représentants du P.O.B. au Parlement. Mais, très vite, de nouveaux problèmes se posèrent. Dans un parti qui, on l'a vu, n'en était pas un au sens strict du terme, le groupe parlementaire devint la direction politique de fait. L'action du parti fut insensiblement subordonnée à la tactique parlementaire avec des conséquences particulièrement gênantes pour le mouvement syndical. Cela se vérifia dès 1902 : une deuxième grève générale pour le suffrage universel "pur et simple" (c'est-à-dire "un homme, une voix") se termina par un échec cuisant, le groupe parlementaire ayant refusé, en fait, de la relayer parce qu'elle dérangeait ses plans d'alliance avec la gauche libérale. Une troisième grève générale, cette fois bien organisée, eut lieu néanmoins en 1913 et obtint une "demi-victoire" (selon les avis convergents de Lénine et de Vandervelde), mais l'objectif  principal, le S.U. "pur et simple", ne fut toujours pas atteint. Il ne le sera pas avant 1919. Dans un tout autre domaine et durant la même période, on notera que le P.O.B. avait soutenu sans réserve la révolution russe de 1905 qui vit la naissance des premiers soviets.

 

Tel est le contexte dans lequel les courants de gauche du mouvement ouvrier belge se frayèrent un chemin qui devait aboutir, pour certains d'entre eux, et au lendemain de la Première guerre mondiale, à la constitution d'un parti communiste. Des courants dont la diversité doit être prise en compte.

 

Un des plus importants fut celui qui se réclamait de l'"orthodoxie" marxiste, avec Henri De Man et Louis De Brouckère, mais son apport, au niveau des luttes concrètes, fut des plus limités, car, selon la formule de Maxime Steinberg, il ne fut finalement rien d'autre que "la mauvaise conscience du réformisme" (2). On lui doit cependant d'avoir contribué à transmettre des idées utiles à des militants qui, sans lui, n'en auraient peut-être jamais eu connaissance. On notera du reste que l'un des futurs fondateurs du P.C.B., Charles Massart, appartenait à ce courant et comptait, à ce titre, parmi les professeurs de la Centrale d'Éducation Ouvrière.

 

Il y eut aussi, surtout du côté wallon, un courant de gauche très dynamique, mais qui eut la particularité de n'apparaître que dans les phases d'aiguisement de la lutte des classes, en particulier dans les grèves générales, avec des personnalités comme Alfred Defuisseaux et, plus tard, Jules Destrée. Mais ce courant devait soulever ses vagues ultimes lors de la grève générale de 1913.

 

Le courant de gauche que ses positions et ses activités préparèrent le mieux à se rallier au communisme après le traumatisme de la guerre s'identifiait alors à ce syndicalisme révolutionnaire qui, sous l'influence de la C.G.T. française, avait déjà rejeté l'apolitisme des anarchistes pour faire siennes des revendications politiques telles que le S.U. et la loi des 8 heures, et qui opposait "l'action directe" aux atermoiements du parlementarisme.

 

Les Jeunes Gardes Socialistes apportèrent beaucoup de sang neuf à ce courant de gauche qui était loin d'être homogène. Reste que ce fut en lui que s'affina peu à peu une critique constructive des carences du parlementarisme, critique allant de pair avec des propositions concrètes pour une action politique plus efficace et donc en rapport plus étroit avec ce que Marx appela le "mouvement réel" (lequel devait donner tout son sens à la notion d' "action directe"). A partir de 1911, il publia un journal qui s'intitulait L'Exploité et autour duquel se forma, après 1918, un groupe de soutien : "Les Amis de L'Exploité". Parmi ses fondateurs et rédacteurs figurait Joseph Jacquemotte, secrétaire du Syndicat des Employés socialistes de Bruxelles et membre du P.O.B. à Bruxelles puis à Molenbeek.

Que proposait-il ? On insistera plus particulièrement ici sur trois idées majeures qu'il défendit très tôt et qui prennent tout leur sens quand on les met en relation avec les limites politiques du P.O.B. qui ont été évoquées plus haut :

  • En agglomérant toutes sortes de groupements qui adhèrent à son programme, des coopératives aux mutualités en passant par les syndicats, le P.O.B. engendre "l'unité dans le désordre et dans la confusion" ;
  • Il faut que les syndicats se désaffilient du P.O.B. (de préférence en accord avec lui) pour assurer pleinement l'indépendance syndicale ;
  • Il faut que le P.O.B. devienne un vrai parti politique et l'organisateur d'un grand débat démocratique "sur les intérêts immédiats et futurs du prolétariat".

 

On ne s'étonnera donc pas que l'histoire reconnaisse en Joseph Jacquemotte la figure de proue du communisme belge en sa phase initiale. Les décantations provoquées par la Première guerre mondiale ne feront que confirmer ce qui devenait déjà possible et même probable à la veille du conflit.


(1) Emile Vandervelde et Jules Destrée. Le socialisme en Belgique. Paris : V. Giard et E. Brière, 1898.

(2) Maxime Steinberg. À l'origine du communisme belge : l'extrême gauche révolutionnaire d'avant 1914. Bruxelles : Fondation Joseph Jacquemotte, 1985.