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IV. Les tournants de 1932-1935. Priorité à l'antifascisme. 1936.

IV. LES TOURNANTS DE 1932-1935. PRIORITÉ À L'ANTIFASCISME. 1936.

 

La crise qui vint balayer l'euphorie des « années folles » fut un des facteurs dont le P.C.B. tira parti pour amorcer sa sortie du désert. Encore n'y aurait-il probablement pas réussi sans l'activité de militants qui avaient résisté aux épreuves comme Jacquemotte et Félix Coenen qui, ayant rompu avec Van Overstraeten, allait devenir une figure emblématique du parti et assumer, un temps, la fonction de secrétaire général. On relève aussi l'arrivée de nouveaux cadres. À titre d'exemples, citons, côté wallon, Julien Lahaut, militant syndical charismatique de la métallurgie liégeoise qui adhéra en 1923, et côté flamand, Jef Van Extergem, ex-« activiste » de gauche qui adhéra en 1928, à sa sortie de prison (14). On pourrait citer bien d'autres noms : celui du Verviétois Joseph Leemans notamment, qui avait rompu, lui aussi, avec Van Overstraeten.

 

Les historiens s'accordent à considérer que l'année 1932 pesa d'un certain poids dans l'histoire sociale du pays et, corrélativement, dans celle du P.C.B. Alors que la crise économique et la politique déflationniste du gouvernement catholique-libéral avaient plongé dans la misère une grande partie de la classe ouvrière (15), la Commission syndicale du P.O.B. s'opposait au recours à la grève en partant du point de vue que cette forme de lutte était inopérante en période de crise. Or, en juillet 1932, des grèves violentes se déclenchèrent dans les bassins miniers et la métallurgie contre la réduction systématique des salaires. Durant près de deux mois, le mouvement mobilisa 200.000 à 240.000 grévistes qui, malgré le freinage syndical et une répression extrêmement brutale, atteignit au moins partiellement son objectif en obtenant « une stabilisation temporaire des salaires » (16). On eut là une nouvelle illustration du « mouvement réel » cher à Marx (une de plus depuis 1886), mais il est certain qu'il n'aurait eu ni la même ampleur ni la même relative cohésion sans l'intervention très active des militants communistes ainsi que de la Centrale révolutionnaire des mineurs (C.R.M.) et du Secours rouge international, organisations créées récemment à l'initiative du P.C.B. Les médias de l'époque ne manquèrent pas de dénoncer à cette occasion l'œuvre ténébreuse de la « main de Moscou » qui devait logiquement appartenir à « l'homme au couteau entre les dents ».

 

Politiquement, cette action de masse fut un ballon d'oxygène pour le Parti communiste qui, on l'a vu, en avait grand besoin. Il recruta beaucoup de nouveaux membres dans les bassins industriels wallons. Ses effectifs passèrent de 120 à 290 membres dans le Borinage, de 89 à 620 dans le Centre, de 111 à 481 à Charleroi, de 204 à 602 à Liège. Il faut toutefois relativiser ces résultats sur le plan organisationnel. Le parti resta, dans les années qui suivirent, un « parti passoire » et il ne réussit pas à s'étoffer réellement, non plus qu'à maintenir le tirage du Drapeau Rouge au niveau atteint durant les grèves.

À ce propos, José Gotovitch a fait état d'une enquête sur le P.C.B. qui fut menée fin 1934-début 1935 par le Hongrois Andor Berei, délégué du Secrétariat latin du Komintern, enquête d'où il ressort que l'origine principale des déboires du parti était d'ordre sociologique, sa base comptant un nombre très élevé de chômeurs « sans espoir d'embauche » (17). Fin 1934, une défaite essuyée par les tisserands verviétois, après plus de trois mois de grève, ne devait rien arranger à cet égard. Reste que les faiblesses du parti furent toujours partiellement compensées par la qualité d'une « élite » » militante que les scrutins de 1932 avaient encore fait apparaître grâce à l'élection à la Chambre des députés de Joseph Jacquemotte à Bruxelles, Julien Lahaut à Liège et Henri Glineur à Charleroi.

 

Lorsqu'on évoque les suites de la grève de 1932 en Belgique, on ne peut échapper à l'obligation de situer les évènements dans leur cadre international et de prendre en compte un fait d'une importance majeure pour l'avenir, à savoir l'accession au pouvoir d'Adolf Hitler, dès 1933. L'Allemagne était devenue nazie comme, bien des années auparavant, l'Italie était devenue fasciste. Il y eut sans doute une relation plus ou moins consciente entre le choc provoqué par la victoire nazie et, malgré la persistance concomitante du sectarisme et d'un anticommunisme primaire, certaines tentatives de rapprochement qui eurent lieu au sein de la gauche divisée. On peut interpréter de la sorte le pacte d'action commune qui fut conclu, en août 1934, entre la Jeunesse communiste et la Jeune garde socialiste, même si le Komintern y vit une faute grave sous prétexte que l'accord faisait, selon lui, la part belle au trotskisme. Mais l'aggravation du péril fasciste ne tarderait plus à changer la donne et dans les partis communistes et au niveau de l'I.C. elle-même. L'année 1934, c'est aussi le retentissement des manifestations parisiennes qui voient les forces de gauche s'unir dans la rue quasi spontanément, pour barrer la route à un putsch d'extrême-droite ; c'est déjà le signe prémonitoire d'un revirement politique qui, en France d'abord, substituera le concept de « Front populaire » à celui, par trop sommaire, de « classe contre classe ». Le P.C.B. s'inscrira dans la même orientation prioritairement antifasciste lors de sa conférence d'avril 1935, à Charleroi, où il aura aussi l'opportunité de manifester son esprit critique envers le Plan du travail adopté antérieurement (décembre 1933) par le P.O.B. Ce plan élaboré par Henri De Man en vue de combattre la crise comportait des idées intéressantes (dont André Renard se souviendra dans les débats des années 50-60), mais elles allaient rester lettres mortes, y compris après que leur auteur fut devenu ministre, en 1936. Outre le fait qu'elle ramena Jacquemotte et Lahaut à la direction du parti - De Boeck et Willems étant écartés  -, la conférence d'avril fut un acte de modernisation politique dont on aurait pu dire qu'il anticipa sur le VIIème congrès de l'Internationale communiste (août 1935) si l'on ne savait qu'Andor Berei avait suivi de près la préparation des débats. Effectivement, dans son rapport au VIIème congrès, Georges Dimitrov souligna la nécessité d'un front commun pour combattre les effets de la crise et « contre la liquidation des libertés démocratiques bourgeoises », contre le danger de guerre (19).

 

C'est ainsi que, stimulé par l'ascension du Front populaire en France, le P.C.B. put s'engager dans les grandes luttes sociales de 1936, en particulier dans la grève générale qui mobilisa, en juin, environ 400.000 travailleurs et qui aboutit, entre autres, à la conquête des congés payés. Aux élections de mai, le parti avait remporté un succès non négligeable : neuf députés et une forte progression de ses voix, surtout à Bruxelles (près de 12 %) et en Wallonie (9,33 %). L'orientation nouvelle adoptée en 1935 avait payé ; elle s'avéra durable et assura un renouvellement, cette fois beaucoup plus stable, de la composition sociale du parti. On put constater en Belgique que les paroles de Dimitrov n'étaient pas des paroles « en l'air » quand, en 1937, on vit les communistes soutenir la candidature du catholique van Zeeland contre celle de Léon Degrelle lors d'une élection législative partielle qui eut lieu à Bruxelles (scrutin provoqué délibérément par le chef de Rex). Entre-temps, avec la caution de l'I.C., Joseph Jacquemotte avait formulé une proposition nouvelle dans les colonnes du Drapeau Rouge du 18 juillet 1936, proposition qui montre à quel point l'homme avait de la suite dans les idées : « Nous proposons que le P.C. prenne place dans la grande famille des diverses organisations (...) qui forment le P.O.B. » (20). Mais Jacquemotte n'eut pas l'occasion de se préoccuper du suivi de la proposition puisqu'il mourut en pleine activité le 11 octobre de la même année, peu de temps après que le Drapeau Rouge eut fait place à un nouveau journal : La Voix du Peuple (1er octobre 1936). Pour le reste, bien qu'elle n'eut aucune suite pratique, l'idée ne manquait pas de signification dans le contexte d'une époque où l'antifascisme militant se traduisait aussi par l'envoi en Espagne de volontaires chargés de défendre la République contre les armées franquistes que Berlin et Rome soutenaient activement. « Recrutés comme partout sur base des filières du parti, 1.800 membres des Brigades internationales, dont 600 étrangers, sont partis de Belgique » (21).

 

Précisons encore qu'en 1937, les organisations communistes flamandes créèrent une formation distincte, le V.K.P., avec Georges Van den Boom à sa tête. Cette initiative, approuvée par l'ensemble du P.C.B. (dont elle ne mettait d'ailleurs pas en cause l'unité politique) devait cependant rester sans suite à moyen terme du fait de la situation nouvelle et du climat patriotique qu'engendra la lutte contre l'occupant allemand.

 

Mais, à la fin des années 30, la lutte antifasciste ne faisait que commencer et l'une des plus grandes tragédies de l'histoire de l'humanité se profilait déjà à l'horizon.


(14) Dans son ouvrage déjà cité, J. Gotovitch signale que « Dans son manifeste fondateur, le P.C.B. avait fait une place honorable à la question des langues perçue en réalité comme une question flamande ».

(15) Le film documentaire de Joris Ivens et Henri Storck, Misère au Borinage (Bruxelles : EPI-Club de l'écran, 1933), réalisé avec le concours de l'avocat communiste Jean Fonteyne, donne une image saisissante de cette misère.

(16) Michel Hannotte et al. Mineurs en lutte ! : la grève générale de l'été 32. Bruxelles : Fondation Joseph Jacquemotte ; Seraing : Institut d'Histoire Ouvrière, Économique et Sociale, 1994, p. 94.

(17) José Gotovitch, op. cit., p. 11.

(18) Par la suite, résidant en U.R.S.S., Marc Willems fut victime de l'arbitraire stalinien et ne fut libéré et réhabilité que grâce à l'arrivée de Khrouchtchev au pouvoir.

(19) Georges Dimitrov. Œuvres choisies. Sofia : Sofia-presse, 1972, t. 2, p.33.

(20) Augustin Duchâteau. Une grande figure du mouvement ouvrier belge : Joseph Jacquemotte : articles et interpellations parlementaires, 1912-1936. Bruxelles : Parti communiste de Belgique, 1961, pp. 237-239.

(21) José Gotovitch, op. cit., p. 23.