Centre d'archives privées reconnu et subventionné par le Gouvernement de la Communauté française de Belgique Wallonie-Bruxelles
III. 1921-1932. Naissance et formation du P.C.B.

III. 1921-1932. NAISSANCE ET FORMATION DU P.C.B.

 

En octobre 1920, la fédération bruxelloise du P.O.B. demanda par 128 voix contre 29, le retrait pur et simple de la IIème Internationale et l'adhésion à une Internationale unique « réalisant l'union des partis socialistes révolutionnaires. » (9). À ce moment, l'Internationale communiste ou IIIème Internationale existait déjà depuis 1919 et avait tenu son deuxième congrès en juillet-août 1920, mais Lénine n'avait pas exclu un retour à la case départ au cas où l'I.C. ne s'assurerait pas la base de masse nécessaire. De 1921 à 1923, allait aussi apparaître une Internationale 2 ½ dont on peut penser qu'elle correspondit fugitivement à l'aspiration des socialistes bruxellois. Quant à L'Exploité qui avait comparé la IIème Internationale à un « cadavre récalcitrant », il ne cachait pas son appui à la IIIème Internationale, non plus que son enthousiasme pour les résultats du congrès de Tours qui avait vu la naissance, en 1920, du Parti communiste français.

 

C'est dans ce contexte international et sur fond de secousses révolutionnaires dans plusieurs pays européens, dont l'Allemagne et la Hongrie, que Jacquemotte et ses amis reprirent leur lutte au sein du P.O.B. sur les thèmes indiqués plus haut :

  • Indépendance syndicale ;
  • Transformation du P.O.B. en un véritable parti politique ;
  • En finir avec le réformisme (ce qui ne voulait pas dire avec les réformes).

 

Jacquemotte était toutefois opposé à toute rupture précipitée. Il estimait que la forme d'organisation du parti exigeait qu'on agît en son sein jusqu'au moment où il deviendrait possible de constituer un parti communiste ayant une base suffisante, car il n'avait pas confiance dans des groupements ayant, disait-il, « un caractère de cercle fermé ». Sur ce point, Jacquemotte visait divers groupes communistes qui s'étaient créés dans les différentes régions du pays. À Gand, par exemple, le groupe zimmerwaldien d'Oscar Van den Sompel (rejoint plus tard par Georges Van den Boom) avait été exclu du P.O.B. dès 1916 ; transformé en groupe communiste au moment de l'armistice, il prendra contact avec d'autres associations locales (Bruxelles, Anvers, Termonde et, temporairement, Louvain) pour fonder une Fédération communiste flamande, en janvier 1920, ainsi qu'un journal, De Internationale. Il y eut même un Parti communiste belge qui se constitua en novembre-décembre 1920, à l'initiative de militants issus pour la plupart des J.G.S. Le groupe le plus important qui fut à l'origine de ce mini-parti se situait à Bruxelles. Son journal, publié à partir de mars 1920, prit le titre de L'Ouvrier communiste. On pouvait y lire des appels à la grève générale pour donner tout le pouvoir à des Conseils ouvriers (équivalents des Soviets). « Les Soviets partout » était d'ailleurs un mot d'ordre assez répandu dans les groupuscules révolutionnaires de l'époque.

 

Avant de se constituer en parti (qui compterait environ 200 membres), ce groupe communiste avait délégué son secrétaire, Edouard (dit War) Van Overstraeten, au deuxième congrès de l'I.C. à Moscou (juillet-août 1920). Ces militants n'avaient que peu d'expérience du mouvement ouvrier. « Ils avaient été emportés par l'élan révolutionnaire d'octobre 1917 et faisaient preuve dans l'interprétation des documents de l'I.C. de plus de bonne volonté que de sens politique » (10). Aussi L'Ouvrier communiste tirait-il à boulets rouges sur L'Exploité accusé de se montrer trop conciliant envers le P.O.B., attaques auxquelles Jacquemotte jugea inutile de répondre. Il faut dire qu'en juillet 1921, lors du troisième congrès de l'I.C., Lénine lui-même estima qu'il était temps de mettre une sourdine à la dénonciation du centrisme, souvent inconsidérée.

 

Quoi qu'il en soit, malgré leurs efforts, Jacquemotte et ses amis ne parvinrent pas à gagner la bataille qu'ils avaient engagée et cela malgré certains succès : de septembre 1919 à juillet 1920, le tirage de L'Exploité passa de 10.000 à 12.000 exemplaires et la Fédération des Amis du journal avait réussi à essaimer largement dans la partie francophone du pays. On put mesurer l'influence non négligeable de cette gauche radicale à l'occasion de certains votes. Dès avril 1919, lorsque le congrès du P.O.B. eut à se prononcer sur la participation gouvernementale, l'opposition obtint 126 voix contre 305 à la majorité participationniste. À un congrès suivant (Toussaint 1920), ce fut près du quart des délégations qui se prononça pour le retrait des ministres socialistes du gouvernement. Mais, à partir de décembre 1920, le Conseil général du P.O.B. organisa une contre-attaque et prit des mesures telles que les opposants de gauche furent littéralement acculés à une scission qu'ils ne souhaitaient pas. Et ce fut dans ces conditions que, le 29 mai 1921, le troisième congrès des « Amis de L'Exploité » décida la création d'un parti communiste par 713 voix contre 35 et 30 abstentions. Décision inévitable, mais qui eut pour conséquence immédiate la perte de nombreux membres et d'abonnés au journal. Il devint dès lors logique d'envisager la fusion des diverses organisations qui s'étaient ralliées à l'I.C., fusion qui fut pratiquement imposée par le Komintern que présidait alors Zinoviev. La naissance du Parti communiste de Belgique (et quasi simultanément de ses journaux Le Drapeau Rouge et De Rode Vaan) eut donc lieu à Bruxelles le 4 septembre 1921, avec Van Overstraeten en qualité de secrétaire. En même temps que l'amorce d'une espérance, cette fondation marquait le début d'un calvaire politique qui allait durer une dizaine d'années.

 

Le P.C.B. fut réduit à ce qu'on appela le « bataillon des 517 ». En juillet 1923, 54 des militants dudit bataillon furent traînés devant la Cour d'assises pour « complot contre la sécurité de l'État » avant d'être acquittés, et pour cause (11). Mais ce sont surtout les crises internes de l'I.C. même qui eurent de graves conséquences pour le jeune parti. Il y eut d'abord les répercussions du conflit ouvert par le trotskisme qui, en 1927-28, vidèrent le parti des trois-quarts au moins de ses affiliés, sans que les partisans de Trotski, dont Van Overstraeten, fussent en mesure de constituer un autre parti représentatif. Il y eut en outre les errements sectaires du Komintern qui, au nom du principe « classe contre classe », écartèrent de la direction du P.C.B. un Jacquemotte et un Julien Lahaut pour les remplacer par Henri De Boeck et Marc Willems.

 

A en juger par ces difficultés, on pourrait ne pas comprendre comment ce parti parvint malgré tout à sauvegarder sa plus que modeste représentation parlementaire : deux élus en 1925, Jacquemotte et Van Overstraeten, Jacquemotte seul en 1929 (mais avec une légère progression en voix). C'est que bien des électeurs de la gauche radicale restèrent attirés par le rayonnement d'un communisme sans commune mesure avec les réalités du terrain, tout comme dans les classes dirigeantes, selon la formule de José Gotovitch, sévissait « la peur du communisme plus que du parti communiste » (12).

 

Ce fut d'ailleurs cette peur-là, au moins autant que la montée en puissance du mouvement syndical, qui amena la classe dirigeante à s'engager précipitamment, après l'armistice, dans la voie des réformes. En 1919, la grève générale de 1913 obtint en quelque sorte une victoire différée : le vote censitaire fut rayé d'un trait de plume et remplacé par le suffrage universel « pur et simple » (pour les hommes) avant même que la Constitution ne fût révisée. En 1921, la loi des 8 heures, vieille revendication de l'Internationale, fut adoptée. D'autres réformes progressistes furent acquises dans le même élan, notamment ce qu'on appellera couramment « l'index » des prix de détail. Mais cela n'allait pas durer. Comme l'a écrit Louis Bertrand : « Le vent des révolutions (...) avait cessé. Les conservateurs bleus et noirs avaient cédé par crainte du pire ; puis ils déclarèrent que l'on avait assez fait... » (13). En fin d'année 1921, le P.O.B. fut effectivement renvoyé dans l'opposition, malgré ses bons et loyaux services.

 

Les « conservateurs bleus et noirs » gouvernèrent à l'aise jusqu'à la fin des années 20, c'est-à-dire jusqu'au krach de Wall Street (1929) qui répandit ses ondes de choc à travers le monde, sans épargner la Belgique. On put le constater lors des fortes secousses sociales de 1932 et de 1935, dates qui correspondent aussi à un tournant dans l'histoire du P.C.B.


  (9)  Le Peuple, 24 octobre 1920.

 (10) Claude Renard, op. cit.

 (11) Parmi les avocats de la défense : Jules Destrée, Henri Rolin et Paul-Henri Spaak.

 (12) José Gotovitch. Histoire du Parti communiste de Belgique. Bruxelles : CRISP, 1997. (Courrier hebdomadaire ; 1582).

 (13) Louis Bertand. Souvenirs d'un meneur socialiste. 2 vol. Bruxelles : L'Églantine, 1927.